L'art de la mémoire au service de l'intelligence collective

Atelier animé par : JeanMichelCornu

Une promenade en forêt ensemble ?

Imaginez que nous souhaitions explorer ensemble une forêt, il y a plusieurs façons de faire
  • 1 Tout le monde suit le leader
    • Mais on ne va pas faire beaucoup plus que l'intelligence individuelle du leader...
  • 1 Chacun explore un chemin différent
    • On peut explorer beaucoup plus de la forêt
    • Mais le soir quand on demande qui a trouvé le chemin le plus intéressant, tout le monde répond "moi !"
    • chacun est resté sur son point de vue (on parle de vision egocentrée)
  • 1 Chacun explore un chemin différent et le partage sur une carte commune
    • Chacun à une vision commune de la carte (vue d'en haut), on parle de vision allocentrée

Cerveau gauche et cerveau droit

Notre cerveau est "latéralisé" pour certaines fonctions (les fonctions peuvent être différentes dans le cerveau droit et le cerveau gauche), mais contrairement à une croyance courante, le cerveau gauche n'est pas "rationnel" et le cerveau droit n'est pas "imaginatif" et "émotionnel" (Le neuroscientifique Antonio Damasio a montré dans "l'erreur de Descartes" que l'émotion est indispensable à la rationnalité...). Mais par contre certaines fonctions du cerveau gauche procèdent étapes par étapes (comme la deuxième version de notre promenade) alors que des fonctions de notre cerveau droit ont une approche "visuo-spatiale" ce qui veut dire qu'elles forment moins une chaîne unidimensionnelle mais plutôt une carte à deux dimensions comme dans la carte partagée de la troisième version de notre promenade en forêt (et encore cela est l'inverse pour 22% des gauchers et 12% des droitiers).

Ainsi notre méthode de pensée la plus courante (dans notre civilisation) procède par un enchaînement logique d'idées (chacun avance pas après pas en regardant le chemin se dérouler devant ses yeux comme dans la version 2 "egocentrée"), mais nous avons un deuxième mode de pensée qui nous permet d'avoir une vision d'ensemble (comme dans la version 3 "allocentrée"). Ces deux modes sont complémentaires mais le mode visuo spatial est particulièrement bien adapté à l'intelligence collective en permettant de "montrer le groupe au groupe". J'ai appelé ce mode, la "pensée 2 à la suite d'un livre d'Edward Bono qui était particulièrement novateur dans les années 90 avec une résolution des conflits par la créativité... et les schémas ... oui c'est bien le même Bono que celui des 6 chapeaux . On va retrouver ce mode de pensée cartographiant les idées dans le mind mapping (ou ou carte mentale ou schéma heuristique), dans la facilitation graphique , mais aussi dans l'art de la mémoire, particulièrement puissant mais encore peu connu.

L'art de la mémoire

Une des difficulté avec les cartes d'idées, est que notre cerveau les mémorise moins bien que les cartes physiques. Pour avoir une vision d'ensemble commune lors d'un débat, on peut projeter la carte mentale sur un écran. Mais à la fin de la séance, lorsque l'on arrête le vidéo projecteur, nous ne conservons que quelques éléments de la carte (en général entre 5 et 9 maximum) et nous arrêtons de penser.

La solution consiste à associer une carte d'idée à une carte physique (on parle de "loci", des lieux de mémoire). Une des premières traces dans notre civilisation est l'histoire de Simonide de Ceos
On trouve également l'art de la mémoire au moyen age où les moines utilisaient leur église pour y placer des idées (l'attaque dans la "statue de saint George et le dragon" ou la fuite dans le vitrail de "la fuite en Egypte" par exemple). Mais jusqu'à récemment on croyait qu'il s'agissait de placer les idées le long d'un parcours pour se rappeler par exemple les différentes étapes d'un discours ou d'un sermon. Mary Carruthers a montré qu'il s'agissait d'une carte qui permettait de relier n'importe quelle idée à n'importe quelle autre placée sur la carte (et donc de "penser" en reliant des idées).

Pour bien associer une idée ou un lieu

On peut très rapidement associer une idée à un lieu surtout si on imagine un lien entre eux (l'idée de fuir et le vitrail de "la fuite en égypte")
Mais surtout il faut que cette association soit "mémorable", pour cela cherchez un lien :
  • excessif
  • humoristique
  • clair
  • coloré
  • sonore
  • vivant
Dans les exemples ci-dessous, nous avons associé
  • le fait que des enfants participent aux rencontres co-construire à des tonneaux qui servaient de table près de l'entrée (apparemment peu de rapport) car nous avions vu les enfants jouer à cet endroit le premier jour et surtout nous imaginions entendre les enfants s'amuser et rire près de ces tonneaux.
  • la méthode de la main levée pour obtenir du silence au micro qui lui au contraire amplifie le son
A vous de vous amuser à trouver des liens plein d'humour et de vie !

1er exercice : notre rapport d'étonnement sur l'espace théatre de Co-construire

UN rapport d'étonnement est une technique japonaise : plutôt que de chercher à faire un contre rendu complet de ce qui a été dit et fait, on partage ce qui nous a étonné (amusé, intrigué, stimulé, voire énervé...), c'est probablement ce qui a le plus de valeur à retenir et à partager avec ceux qui n'étaient pas là.

Nous avons partagé nos étonnements sur ce que nous avons vécut à Co-construire en plaçant chaque idée sur un lieu de la salle du théatre (l'espace principal de Co-construire). Cela nous a permis de retenir l'ensemble des étonnements (les nôtres mais aussi ceux des autres) et d'en trouver de nouveaux à la jonction de plusieurs idées. En cachant le paperboard où nous avons placé les idées sur le plan de la salle (voir le plan ci-dessous), le groupe a été capable de se rappeler toutes les idées, et donc d'avoir une vue d'ensemble et d'en trouver des nouvelles en associant plusieurs éléments situés sur la carte.
Art de la mémoire sur l'espace théatre de co-construire
notre rapport d'étonnement sur l'espace théatre de Co-construire

2ème exercice : ce que nous emportons de co-construire à mettre en place chez nous, sur une statue vivante collective

Il est possible d'utiliser d'autres types de cartes que des lieux physiques pour l'art de la mémoire. Par exemple le corps humain est bien adapté avec de nombreuses parties que l'on peut identifier même si on n'est pas un spécialiste de la physiologie. Il y a cependant une limite : si on a placé par exemple 5 idées sur les 5 doigts de la main et que l'on veut en ajouter une sixième...

Une solution a été testée par Vivian Labrie lors d'un débat sur la pauvreté au Québec : faire une statue humaine avec des idées sur l'ensemble des personnes. Il est étonnant de constater que nous intégrons les idées même si elles ne sont pas sur nous mais sur une autre personne de la statue (c'est sans doute du aux neurones miroirs qui nous permettent d'activer les mêmes zones du cerveau quand nous faisons quelque chose ou quand quelqu'un devant nous fait cette chose).

Nous avons appliqué cette méthode en rassemblant sur notre "carte" les éléments de Co-construire que nous emportons avec nous pour les mettre en oeuvre dans nos groupes et projets.
Art de la mémoire sur une statue vivante collective
Qu'allons nous mettre en oeuvre de ce que nous avons appris

Quelle carte utiliser ?

Pour utiliser l'art de la mémoire, il faut utiliser une carte qui est dans notre "mémoire à long terme" (que nous connaissons bien pour associer des lieux connus à des idées nouvelles) :
  • si vous souhaitez l'utiliser seul, vous pouvez utiliser votre propre maison (vous connaissez la place de la chaine hifi, le nombre de chaises autour de la table de la salle à manger, etc.), ou bien les environs autour de chez vous, etc.
  • si vous souhaitez utiliser l'art de la mémoire à plusieurs pour faire de l'intelligence collective, il faut une carte commune
    • les moines utilisaient leur église qu'ils connaissaient bien mais nous avons peu de cartes communes de nos jours
    • une idée serait d'utilise la carte du monde mais cela pose un problème pour les idées qui portent des valeurs (où placer l'idée de malveillance par exemple ?)
    • une bonne solution est de créer un territoire ensemble, on se rappelle assez rapidement un territoire (quand vous vous promenez dans un lieu nouveau , vous construisez une carte qui vous devient vite familière) pour y placer les idées
  • Il est aussi possible d'utiliser des cartographies qui ne sont pas des territoires
    • comme par exemple le corps humain comme nous l'avons testé
    • mais aussi
      • les 150 psaumes de la bible (qui sont une cartographie des états mentaux sous forme de poëmes : l'amour, la jalousie, la violence...)
      • les contes merveilleurx qui sont une cartographie des problèmes et des solutions (chaque conte raconte comment résoudre un problème)
      • la généalogie utilisée par les grios (sous la forme d'une cartographie des caractères : le grand oncle était avare, l'arrière grand tante très douce...)
      • le Yi King est une cartographie des transformation d'une situation (un des 8 trigrammes) à une autre (un autre trigramme)

Pour aller plus loin